L'enfer d'Airaines
- François Rouillard
- 21 janv.
- 2 min de lecture

L'ENFER D'AIRAINES
5-6-7 juin 1940
François Rouillard
14 x 21 cm - 110 pages - Photos
L’officier se retourne brusquement vers lui en lui invectivant de nouveau. Je comprends qu’il veut que le capitaine mette les bras en l’air !
— Ich bin ein franzosich offizier ! lui répond N’Tchoréré en allemand ! Les officiers doivent être respectés !
Posément le gradé allemand fait le tour du capitaine, le visage déformé par la haine. Il tend le bras, pose son revolver sur la tempe du capitaine. A bout pourtant, le gradé appuie sur la détente. N’Tchoréré s’écroule à genoux. Deux autres balles lui traversent le dos. Le capitaine tombe et son sang se mêle pour toujours à la terre d’Airaines.
Près de moi, dans un geste de désespoir, deux Sénégalais se précipitent sur le nazi et sont abattus à leur tour comme des chiens. Ma colère monte, mes poings se ferment, la rage et l’écœurement envahissent ma gorge. Ce n’est plus la guerre, mais un crime. L’officier continue à hurler des ordres : cinq Sénégalais sont alignés, main sur la tête. Le criminel s’avance, toume autour d’eux en les observant et en les invectivant (je crois comprendre «affe» : singe). Jamais je n’ai vu autant d’agressivité dans un regard et dans l’intonation de la voix. Il passe derrière eux, arme son revolver et sans hésitation, il pose le bout de son lugger sur la nuque du premier malheureux. Comme un boucher, il les abat tour à tour d’une balle dans la nuque. Mes yeux ne peuvent retenir des larmes de honte, honte d’appartenir à sa race. A côté de moi mes deux Sénégalais ne bougent pas. Des larmes aussi coulent, laissant des lignes noires sur leurs masques de poussière blanche. L’assassin s’avance vers moi, braque son pistolet dans ma direction. Je crois que ma vie s’arrête ici. Je ferme les yeux. Il hurle :
— Richtung Dromesnil ! (direction Dromesnil !)

Prisonniers sénégalais en marche vers leur funeste destin
(reconstitution d'août 1940, photo : Eric Borchet)
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