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Florine et Louis, une histoire d'amour dans la Grande Guerre

  • Jean-Pierre Steckiewiez
  • 22 oct. 2024
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 16 janv.


PORTRAITS PRÉSUMÉS DE FLORINE

Jean-Pierre Steckiewiez

14 x 21 cm - 130 pages







Louis Bouveret combattait, écrivait et dessinait. Il entama un troisième cahier, puis un quatrième. Il prétendait que ses représentations ne ressemblaient pas forcément à Florine – il n’osa pas lui demander une photo. Il soutenait que ses souvenirs restaient trop lointains et trop vagues pour refléter la réalité. Que ses dessins traduisaient uniquement l’idée qu’il se faisait de la femme idéale. Le chef observa que cette idée était belle, très belle même. Charmieux, sur un ton où pointait de la jalousie, s’inquiétait s’il était amoureux de son modèle. Mérier désira revoir les premiers cahiers et compara les portraits. Lui, le paysan frustre, qui ne parlait de sa femme qu’en termes grossiers, remarqua : — C’est pas croyable comme elle a changé ! Déjà, quand elle nous écrit, on croirait la connaître depuis toujours, on croirait habiter le même village qu’elle. Là, mon puceau, elle vit, elle va nous parler. Louis le reconnut, sans fausse modestie. Sur le papier, les yeux de Florine riaient, sa bouche souriait mystérieusement, comme si elle allait leur raconter les histoires qui secouaient le village. Comme si son menton attendrissant et son nez mutin allaient remuer dans un grand éclat de rire. Son corps aussi vivait, prêt à accomplir quelque chose d’essentiel. Louis souriait béatement, ses compagnons l’observaient, bouche béante et yeux ronds. A cet instant, n’étaient-ils pas tous amoureux de Florine ?

[...]

Louis s’arrêta au pied du tilleul centenaire qui abritait le Christ en croix. C’était le point d’observation préféré du berger. De là, il dominait le monde, il découvrait la vallée et le village aujourd’hui uniformément blancs, baignant dans une atmosphère ouatée. L’hiver maîtrisait le paysage. La bise enfermait bêtes et gens dans les étables, les écuries et les maisons, la neige avait dressé des barricades blanches sur les chemins, avait bâti des contreforts aux arbres, des toits aux rameaux figés par le gel, des appentis aux maisons pelotonnées autour du clocher. L’Oise glissait, contournant sagement le moindre obstacle. Les bosquets épars se dressaient, tels des bataillons de squelettes noirs soulignés de givre étincelant. Louis aimait ce paysage en toutes saisons. Quand il dessinait un vaste échiquier sur lequel étaient posées des pièces de chênes, de hêtres, de frênes, d’ormes et de bouleaux. Quand il étalait le bleu gaieté de l’été, la riche palette du printemps et celle plus tendre de l’automne avec ses ors, ses ocres et ses rouges qui dévoraient le vert des feuillages, les bruns des labours précoces, les verts fanés des betteraves, le vif argent de la rivière que le soleil éclaboussait. Quand il exhalait les parfums de ses fleurs sauvages, libérait la fraîcheur de la brise qui apaisait la peau irritée par l’ardeur du soleil. Quand il s’habillait de mystère sous l’éclat scintillant des étoiles dans la nuit tiède…Il l’avait maintes fois traversé, ce paysage, au rythme lent de son troupeau qui tondait consciencieusement l’herbe des fossés tandis que Zig et Zag, les deux Briards à la fidélité confiante et au pelage rude, allaient et venaient en quête d’ordres, les exécutant aussi vite, laissant au berger tout loisir pour étudier la nature et le ciel.

La bise aigre promène des gros nuages blancs au ras des peupliers du marais des Pilots, si elle tombe un peu, le plafond deviendra uniforme et il neigera, observa Louis dont la passion pour la météo se réveillait depuis qu’il avait quitté le front et redécouvert des paysages paisibles. Louis osa enfin regarder le village. Il retrouvait aisément, grâce à la disposition des toits enneigés, l’entrelacement des ruelles, la grand- place cernée par l’église, la mairie-école, le café-épicerie-tabac-salon de coiffure et quelques maisons particulières. Quand il était haut comme trois pommes, ces ruelles l’effrayaient : il s’y égarait. Jusqu’au jour où  il comprit qu’elles menaient : deux à la route de la ville, trois vers les champs et les autres à la place. Il se rappelait les interminables glissades sur la mare gelée une grande partie de l’hiver, la chasse aux hannetons dans les tilleuls bourdonnants de la rue principale, la maraude ou la dégarouche des fruits en automne, celle des pommes de terre qu’on cuisait à la braise dans quelque clairière reculée – on se lavait ensuite les mains et le visage noircis dans l’eau capricieuse de l’Oise. Louis n’était pas dupe : il évoquait ses souvenirs pour retarder le moment de regarder sa maison. Quand il se décida, son cœur bondit, accéléra follement ses battements : de la fumée s’échappait de la cheminée, filait au ras des toits pour se mêler à celle des demeures voisines. Le garçon maîtrisa son pouls, se traitant d’imbécile. « Mes parents ne vivent plus, ils reposent au cimetière contigu à l’église. Florine, bien sûr. Elle connaît la date de mon arrivée, elle a préparé une maison chaude pour m’accueillir. » Cette pensée ne le rassurait pas. Florine… Demain, il épouserait Florine. Il épouserait sa marraine de guerre dont il avait fabriqué l’image à coups de vagues souvenirs.

 [...]


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