top of page

CEUX QUI, SANS Y PENSER

  • 6 janv.
  • 4 min de lecture


CEUX QUI, SANS Y PENSER   

Martine Chaisaux

14.9 x 21 cm - 92 pages














"Pour prendre le temps de sentir la vie." – La Montagne.

 

"On y sent le lait frais encore moussant, l'humus des sous-bois et la girolle, les sacs de grain et les danses de la Saint-Jean." – L'Echo du Centre

 

"L'auteur a voulu faire partager son affection pour ces gens dont elle apprécie particulièrement la modestie, la simplicité et le grand sens de la solidarité." – Le Courrier des Yvelines


Narcisse

L’enfance, c’était rempli d’heures creuses : on observe sans le savoir, on retient sans le vouloir. On y est par la force des choses.

Narcisse était justement né là-bas, dans cette mosaïque limousine dont aucune des pièces ne peut sortir sans catastrophe.

Des lieux-dits qui se touchent, s’affrontent par les cœurs et les corps de ceux qui en vivent.

L’enfant rêve, entend avant de voir ; pour lui, l’espace se remplit de repères. De noms d’abord. Il ne sait pas encore que le temps joue d’effets. Il ignore aussi certains symboles. Mais il entend : Bonnefond, c’est très loin, au bout semble-t-il, en bas d’un chemin étrangement long. Une source s’y cache, bien sûr. Elle joue, là-bas, avec le soupçon d’un pouvoir. On y jette une pièce. En cuivre. Le bois des Faux : on y rêve plutôt des cueillettes.

Cèpes, girolles, et pour certains, trompettes de la mort. La Chaume, la Borde, les Coutures: ils s’y partagent les champs ; on les cultive, ils y mènent aussi leurs bêtes. Du travail contre du pouvoir. Au passage, par la barrière ou par-dessus la haie, ils regardent la besogne d’à côté : son blé est sorti ; pourtant, on s’en souvient, il ne l’avait pas semé en avance, Narcisse. Il ne fait jamais comme tout le monde, comme nous autres. Il veut réussir seul, faire mieux sans eux...

Pourquoi a-t-il grandi autrement ? Il veut rester en-dehors du village. Il chaule ses terres sans l’aide de personne. On le voit conduire au pas sa voiture dans ses champs, et la chaux se répandre à l’arrière, très régulièrement.

A l’écart, ses bâtiments et sa maison. Autour, de vastes parcelles toutes attenantes. On les admire, on les envie. Peut-on le jalouser ? Pour la moisson, il ne sera pas à la batteuse : elle commencera chez Aufrère. On chauffera le four à pain. La mère et la fille le gorgeront de tourtes, pâtés aux pommes de terre, tartes au fromage. De tartes aux dindons de moisson, mûrs à point : verte acidité des petites prunes sauvages nappée de beurre et de sucre. Les hommes, tous les autres, ils y seront, ils travailleront ensemble, en fête. Ils porteront au grenier les sacs de grain. Qui en montera le plus ? Au chambras, toute la paille. Les femmes, elles, s’établiront aux portes de la grange. Elles serviront le vin. Les forces et les rires.

Narcisse n’y sera pas. Il passera peut-être plus loin. On entendra son tracteur lancé. Lui, il ne veut pas de chevaux ; ce n’est plus le temps. Il faut aller plus vite, réussir plus grand. Torse nu, le blond parmi les bruns. Des mèches qui ondulent, qui volent. Des yeux clairs, un visage vers un point. Enfant, on le regarde : d’où vient l’étrange ? Quand le village parle de lui, personne ne comprend, chacun veut encore l’éloigner. L’admirer, c’est interdit. Respecter ses récoltes, sa force,... à peine supportable. On préfère ne pas regarder en face un homme seul qui agit sans partage, sans compagnons. Un héros peut-être ? Aux yeux d’un enfant, d’une femme aussi.

On l’appelait Lucile. Pour la lumière de ses yeux. Pour la grandeur de son sourire. Et cette île qui l’attirait. Le rêve d’une vie à deux en tout, en-dehors du monde. A l’abri. S’appeler Leroy avec lui. Placer des fleurs à ses fenêtres, pour soi, pour les visiteurs assez curieux, assez courageux pour franchir la distance. Un bonheur conjugué au présent des saisons, sujet et verbe. Sans objets, sans bruit, sans enfants.

Le temps emportera ces moments. Le monde se replie comme les fleurs qui se ferment le soir, pour un matin se réveiller à peine, se voir fanées, ne plus s’ouvrir. On entend moins le tracteur lancé ; on parle de Lucile avec des silences et des doutes, des moues aussi. Elle s’assombrit. S’agit-il de santé ou d’ennui ? Leroy de plus en plus loin. Personne ne vient. Des pas couverts par le vent. Et ces arbres qui encerclent les bâtiments, la grange. Et le sourire ? Et Narcisse qui garde...

Puis on vient à parler seulement du drame.

On l’a retrouvée perdue dans la grange. Au milieu. Lucile. Lumière. Sourire.

Personne ne sait rien dire d’elle. Sa famille n’était pas du village. C’est fini. Narcisse crie. Mettre le feu à tous ses bâtiments. Qu’il ne reste aucune trace.

Il avait vieilli, changé, avant. Après, il se ferme mieux. Il refuse jusqu’à l’ombre de lui-même. Tout en noir, il maigrit. Il est devenu un reflet de charpente.

Son temps perd la force de tout incendie. Il l’égraine, jour après jour, nuit après nuit, ce chapelet de culpabilité. Sa cuisine se remplit de journaux, d’emballages de survie, de papiers d’un autre monde, décidément. Au milieu, sa photo retrouvée, une croix et son message : celui qui a donné, celui qui a repris. A Dieu. Une seule promenade possible, pour le fantôme des mots. Tous les jours, le cimetière où elle l’attend. Soi-disant.

C’est ainsi qu’une nuit, cette ombre noire s’écroule de folie et d’épuisement. Il aura fallu des années de solitude. La permanence du souvenir pour s’éteindre à l’hôpital, sous l’œil perplexe du personnel, après cette ultime déclaration : se raser couché, à même le sol, c’est moins fatigant. Tragique et ridicule.

Il reste de Narcisse les terres qui regardent les friches. La maison fermée. L’abord envahi par les œillets de poète.

Le vide et le portail entrouvert.

Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note
bottom of page